Inside This Heart of Mine in Le Temps - June 19, 2010

LE TEMPS musiques

JAZZ Samedi19 juin 2010
Catherine Russell, le passé (re)composé

Michel Barbey

Quand une voix sans âge fait la nique au revivalisme

En rajouter un peu et crier au génie? Catherine Russell le mérite plus que d’autres, mais il se trouve qu’on lui veut du bien. Et au petit jeu de la révélation-qui-supplante-toutes-les-révélations-précédentes, tel que le marketing le pratique systématiquement aujourd’hui, la dernière venue n’est gagnante que le temps d’une mode, qui même en jazz dépasse de moins en moins celui d’un été.

Essayons autre chose. Vanter l’anachronisme de la dame par exemple, puisque c’est exactement à cela qu’invite ce disque culotté auquel il faut absolument trouver une excuse du côté de la provocation gentille. Ou de l’inconscience naturelle, ce qui revient au même. Les bouffées de passé qui nous assaillent sans du tout nous ramollir les neurones ont valeur de diagnostic: insolemment désuet, actuel sans jeunisme si l’on préfère, tel est ce disque tourné avec une ingénue authenticité vers un patrimoine considéré comme réservoir à émotions renouvelables, cristallisation d’une histoire qui ne demande qu’à continuer, ciment d’une vie de famille qui est tout simplement celle du jazz.

Réinvestir «Struttin’With Some Barbecue», «All The Cats Join In» ou «Troubled Waters» procède d’un vrai choix. Un choix qui fait sens, ce qu’on hésite à dire, dans ce genre en soi que sont devenus les disques de chanteuses de jazz, d’autres produits calibrés au répertoire trop visiblement dicté par une étude de marché, quand ils ne traduisent pas un total désintérêt pour un matériau cyniquement jugé sans importance par des producteurs au profil de marchands de pin-up.

Cette orientation vers un répertoire traditionnel, au passéisme trop ouvertement revendiqué pour ne pas être trompeur, faisait déjà l’ambiguïté et le prix de ses deux précédents albums, Cat et Sentimental Streak, d’ailleurs salués un peu partout comme des disques mi-OVNI mi-archéologiques par d’exigeantes plumes peu portées sur la flagornerie. Inside This Heart Of Mine pousse les choses encore plus loin, à ce point de jonction jubilatoire entre réminiscences et anticipation. Parce que s’il y a ici un côté machine à remonter le temps, qui donne bel et bien l’impression que Catherine Russell se balade bras dessus bras dessous avec ses potes Fats Waller, Duke Ellington ou Louis Armstrong, elle ne leur fait pas l’affront de la copie conforme ou du clin d’œil nostalgique, qui laisse toujours entendre que le modèle est mort et qu’on lui trousse un simulacre de résurrection.

Il y a dans l’idéal revivaliste, pour ainsi dire constitutivement, les traces d’un volontarisme, d’un effort de reproduction qui s’efface ici devant une spontanéité réellement troublante. L’horizon stylistique est grosso modo celui des hot mamas fortes en gueule, mais dont la robustesse un peu factice s’estomperait devant des exigences plus modernes de sophistication. Quelque chose comme une Ma Rainey qui aurait croisé Dinah Washington. Ajoutons-y, pour l’importance des interventions instrumentales, la référence à la Billie Holiday des faces Columbia avec Teddy Wilson, et terminons sur un scoop dynastique: Catherine Russell n’est autre que la fille reconnue et reconnaissante du pianiste Luis Russell, accompagnateur quasi mythique d’Armstrong de 1935 à 1943! Rien que pour ça, on demande à toucher.